« KuklArt » Magazine
Des marionnettes et des hommes – quand la voix trouve son chemin vers le monde
Gergana Traykova / Échos
La voix révèle les pensées, dépasse parfois la raison mais peut exprimer nos émotions les plus puissantes, c’est notre plus grand ennemi et notre meilleur ami. Peu importe si c’est une voix profonde, grinçante, basse ou haute, elle raconte notre propre histoire, puisqu’elle est unique. Dans le chaos quotidien, où des centaines de voix s’entremêlent, il est plutôt rare de pouvoir distinguer une voix en particulier, et encore plus rare d’aller au-delà de la façade de l’histoire d’autrui. Cependant, une chose est certaine : chacun connaît au moins une personne dont la voix résonne dans son esprit, une voix qui est parfois bien plus forte que la sienne. C’est ainsi que la voix de Benjamin commença à retentir dans ma tête, alors qu’il essayait de l’assourdir. Sa voix, d’une puissance disparate, peut faire trembler l’air, briser des fenêtres et faire tomber les fruits mûrs des arbres, sait ranimer des dessins à la craie, mais surtout sait raconter d’une telle façon les histoires qu’une salle entière de spectateur puisse les entendre. C’est ainsi que Benjamin au pays des menteurs a vu le jour au Théâtre de marionnettes à Stara Zagora la saison dernière (mise en scène par Elitza Petkova, la scénographie est confiée à l’illustre duo formé par Ivaylo Nikolov et Iva Gikova). Quand on parle de Gianni Rodari, la fantaisie se déchaîne et chacun désire retourner à l’enfance, pouvoir courir, sauter et crier de toutes ses forces … mais surtout désire être encore capable de croire en la magie et à toutes ces choses inexplicables. La pièce saisit le spectateur de façon onirique, et le mène avec une telle délicatesse à travers l’action, qu’il est incapable de se rendre compte comment est-il parvenu au pays des menteurs. Le pays, où tout est à l’envers – les chats aboient, le pain s’appelle encre et s’achète à la papeterie, alors que la vérité est punie de prison. La vision scénographique d’Ivaylo Nikolov et d’Iva Gikova retient particulièrement notre regard. Leur décisions font nager le spectateur entre rêve et réalité. Le gris dominant la scène donne imperceptiblement la sensation de prison, tandis que les personnages colorés qui ressemblent à une compagnie de cirque, vous entraînent dans une autre réalité illusoire, où tout est possible, y compris un bon peintre qui offre une seconde vie à ses tableaux.
Quand je regarde Benjamin au pays des menteurs, je crois aux miracles, et tous ces contes de mon enfance prennent vie parce que la pièce d’Elitza Petkova parvient à transporter le spectateur dans cet autre monde, où l’imagination devient la réalité. Benjamin est une marionnette triste, rejetée à cause de sa bizarrerie, à cause de sa voix inhabituellement puissante, mais c’est précisément celui qui est prêt à se rebeller et à montrer de quoi il est capable. Je le souligne car, dans la version d’Elitza Petkova, Benjamin est une marionnette d’un mètre de hauteur, d’une tristesse évidente, un nez tordu, tandis que sa propre Voix (Kiril Antonov) se tient devant lui en tant qu’être humain – fort et inébranlable, prêt à détruire tout sur son chemin, dans le seul but d’être entendu. Dans cette histoire, la marionnette et l’acteur se rencontrent pour retrouver un chemin, pour faire la paix et enfin devenir une entité. Oui, c’est un spectacle sur la rébellion intérieure qui ne transforme pas uniquement le Moi, mais aussi tout ce qui l’entoure. C’est un spectacle sur l’atteinte de la paix intérieure malgré les défauts. Sans aucune hésitation, je dirais que Gelsomino au pays des menteurs n’est pas un spectacle pour enfants, ni un spectacle d’adultes, ni même d’adolescents. Chacun saura y trouver quelque chose. C’est un théâtre de marionnettes de qualité, formé par de nombreux éléments – animation, marionnettes insolites, musique splendide (que je ne peux simplement pas oublier), mise en scène de qualité, d’un message fort, et bien entendu un porte-parole impassable – les comédiens du Théâtre de marionnettes à Stara Zagora. Tout ce qui est énuméré jusqu’ici façonne Benjamin, tel un enfant qui se débrouille pour grandir.